Voici ma cinquième nouvelle publiée dans ce blog : « C’est le Plombier ! » ci-dessous.
C’est le Plombier !
Trois mois ! Trois mois qu’on dérive à proximité de cette lamentable planète à l’extrême périphérie de notre galaxie !
À cause d’un moteur « en panne » !
En panne ? Nous n’avons même pas le concept de « panne » dans notre langue. Et il a fallu qu’on vienne dans ce coin perdu pour découvrir ce qu’est une panne !
Nous avons appris leur langue, quelques unes de leurs langues plutôt car ils en ont plus de 178 ! Et toutes contiennent les concepts de « panne » et de « réparation ». Et pusieurs mots pour chacun des concepts. Fascinant !
Rien que pour panne, on peut avoir : arrêt, dysfonctionnement, maladie, comme un petit bruit, le blanc total, pas en forme ce soir, affection, indisposition, trouble, durite, delco et j’en passe.
Et comme Micha, notre linguiste vous le confirmera, le nombre élevé de synonymes indique l’importance d’un concept dans une culture.
La panne est un concept central de la culture terrienne.
Savez-vous qu’il y a vraiment des gens qui réparent des dispositifs ou des machines qui sont en panne ? Incroyable !
Certains sont comme des Dieux, inaccessibles. Même les Terriens, qui connaissent pourtant les rituels, ont du mal à les approcher.
À tel point que nous avions d’abord pensé que c’était une légende. Mais aujourd’hui, nous savons tout sur les réparateurs de pannes.
En bas de l’échelle, il y a les médecins : il y en a partout et vous pouvez en rencontrer un en moins d’une journée. Il y en a même qui sont « sans frontière ». Nous n’avons pas saisi le concept de frontière, mais Micha pense que c’est lié aux 178 langues.
Nettement au-dessus, vous avez le garagiste : on peut le rencontrer assez rapidement, mais c’est lui qui décide quand il fait la réparation.
Mais le dessus du panier, le gratin, c’est celui qu’ils appellent le Plombier. Lui, vous ne le rencontrez pas avant trois mois, et si vous lui faites de belles offrandes accompagnées de force courbettes, il vous promet qu’il viendra dans six mois. Et il ne vient pas.
Pour notre panne, bien sûr, nous avons décidé de prendre un Plombier puisque c’est ce qu’il y a de mieux. Mais il n’est pas question d’attendre ici trois mois de plus !
On m’a donc chargé d’amener un Plombier « sans rendez-vous ». D’après leur télévision, le meilleur moyen de rencontrer quelqu’un de très important « sans rendez-vous » c’est de faire une « manifestation ».
Pour l’occasion, Cyclamen m’a fabriqué un uniforme de cérémonie basé sur les films de « Rambo », un spécialiste légendaire qui met tout en panne.
Mettre en panne est une activité très honorable sur Terre !
* * *
J’ai appliqué le meilleur du protocole terrien. Jugez-en : dans la rue, une centaine de membres de notre équipage scande des slogans affichés sur d’immenses banderoles préparées par Zardon, notre artiste, sur les indications de Micha.
Chez le Plombier, c’est la cérémonie des « négociations ».
- — C’est quoi ? Un kidnapingue ?
- — Monsieur le Plombier, nous serions très honorés si vous acceptiez de venir autour d’une table en vue d’un large échange de vue sur l’ensemble de nos problèmes de « durite ».
Oui, Micha avait insisté pour que j’utilise ce synonyme rare, plutôt que le mot panne qui semble avoir une connotation ridicule dans certaines circonstances.
Ma maîtrise du Français a dû impressionner favorablement le Plombier, ainsi que la manière dont j’ai respecté le protocole : il accepte de venir avec moi.
Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il tient ses deux mains en l’air.
* * *
- — C’est quoi ce bidule ?
- — C’est le moteur du vaisseau mère, Monsieur le Plombier. Nous ne comprenons pas. Tout à coup il s’est arrêté.
- — C’est un garagiste qu’il vous faut !
La gaffe !
La panne est, à ses yeux, de si peu d’importance qu’un garagiste aurait suffi. Nous l’avons vexé !
Nagruzy, notre Chef du Protocole, tente de réparer l’erreur :
- — C’est que, voyez-vous Monsieur le Plombier, nous ne sommes pas de la région et …
- — Ça, sûrement, vous êtes pas du coin ! Jamais vu une installation pareille ! C’est tout à refaire et je suis pris jusqu’à l’année prochaine.
Je reconnais les formules du « Rituel du Plombier au Premier Rendez Vous ». Je donne ma réplique :
- — L’année prochaine ? Mais c’est trop tard !
Je m’approche dans mon bel uniforme de Rambo :
- — S’il vous plaît, vous ne pourriez pas faire un effort ?
Il recule d’un pas et lève les deux mains :
- — Parce que c’est vous, je vais voir ce que je peux faire.
* * *
Le plombier a posé son sac. Il fait le tour du bloc moteur en marmonnant des incantations dont j’arrive à saisir des bribes :
- — Ben dis donc, heureusement que j’ai servi cinq ans dans la Marine. C’est quoi ce truc ? Mais la rondelle est complètement bouffée ! … HÉ ! C’EST QUOI, CE MACHIN ?
- — C’est le clazotitch du vaisseau mère, Monsieur le Plombier.
- — Eh bien, clazotitch ou pas clazotitch, la rondelle est morte. Je comprends pas qu’elle ait tenu si longtemps. C’est quand, la dernière fois que vous l’avez changée ?
- — Changé ? Changé quoi ? Pourquoi ? On ne change jamais rien dans un vaisseau. Un vaisseau c’est un vaisseau, c’est tout … je ne comprends pas.
- — Il a quel âge, le vaisseau ?
- — Comme tous les vaisseaux, environ 40.000 ans.
- — QUARANTE MILLE ANS ?
Le plombier devient tout blanc, reste silencieux, puis pose une question bizarre :
- — Combien de temps vivez-vous ?
- — 700 ans en moyenne. Moi, je vais sur mes 340 ans. Quel est le rapport avec la panne ?
Il me regarde et de l’eau coule de ses yeux. Je connais ce signal. Je l’ai vu dans un documentaire télévisé. L’eau qui coule des yeux signifie qu’on vient de perdre quelque chose.
- — Rien. C’est pour savoir l’âge du capitaine. C’est important, l’âge du capitaine ! On demande TOUJOURS l’âge du capitaine !
Il a l’ait furieux maintenant.
- — Mais je ne suis pas le Capitaine …
- — Laisse tomber, Rambo de mes deux !
Et il se met à marmonner tout en fouillant dans son grand sac.
- — C’est pas juste. Ils ont le temps de vivre, eux, et ils sont aussi cons que nous ! C’est bien la peine. … Nous, si on vivait aussi longtemps, on aurait le temps d’apprendre, de s’améliorer. … Bon, c’est pas tout ça. Est-ce que j’ai le bon diamètre ?
Il sort un outil de plombier et une rondelle. Il place son outil sur le clazotitch et serre, puis tire, puis pousse, plusieurs fois, et soudain le clazotitch est en deux morceaux.
Il n’a même pas l’air surpris ! Il enlève une rondelle, place celle qu’il avait prise dans son sac, remet ensemble les morceaux du clazotitch et pousse avec son outil.
Et après le clazotitch est normal !
- — Faudra voir à la remplacer une fois rentrés chez vous, mais ça tiendra. Bon, on essaye. Où est le démarreur ?
- — Le démarreur ?
- — Le bouton pour faire démarrer le moteur.
- — …
- — Le bouton pour faire commencer à fonctionner le moteur !
- — Mais les moteurs fonctionnent toujours, on … on ne les fait pas commencer !
- — Mais Sapréguiédvinguieux, t’es plus bouffé que ta rondelle ! Quand le vaisseau a été construit, après, il a bien fallu démarrer le moteur, non ?
Cette remarque, venant d’un primitif vivant sur une planète périphérique, nous a tous plongés dans un abîme de réflexions métaphysiques. Primitif peut-être, mais quel philosophe !
Je comprends maintenant pourquoi les Plombiers sont si respectés, et si inaccessibles. Dans toute culture, les vrais Maîtres sont rares.
Il nous regarde avec ennui.
- — Bon. Où est la timonerie ? l’endroit d’où on dirige le vaisseau ?
- — Ah, ça je sais, Monsieur le Plombier !
Nous y allons tous ensemble. Tout l’État-Major veut voir le Plombier à l’œuvre.
Il regarde partout en posant des questions. On lui montre tout : tous les boutons, tous les voyants, tous les cadrans, tout les écrans. Quand il a tout vu, il s’approche d’une trappe à gauche de la console principale.
- — Et ça ?
- — Ça ? On ne sait pas. On n’y touche jamais.
Il ouvre la trappe. Elle grince. Il y a deux boutons, chacun avec un panneau.
- — Qu’est-ce qui est écrit là ?
- — Celui-ci signifie Début, celui-là c’est Fin.
Il enfonce le bouton marqué Début.
Et, pour la première fois depuis trois mois, nous ressentons la vibration du vaisseau. Tout est normal !
- — Maintenant ramenez-moi chez moi.
- — Mais la Cérémonie de Clôture, Monsieur le Plombier ? On pensait …
- — CHEZ MOI, MAINTENANT !
Quand nous parcourons les couloirs pour nous rendre à la navette qui va le ramener chez lui, tous les membres d’équipage que nous croisons saluent le Plombier comme s’il était le Sur-Amiral de la Flotte Galactique.
Sur l’aire des navettes, tout l’État-major du vaisseau, Capitaine en tête, le saluent pendant tout le temps qu’il marche vers son embarquement. En haut de la passerelle, il se retourne et nous rend notre salut en marmonnant :
- — Des fils à papa qui ne connaissent pas leur héritage.
Mark Neagu – mark@loisirscreatifs.org ––
http://www.loisirscreatifs.org
Un régal à lire. Merci Mark !