Vendredi 2 juin 2006
J’ai quelques nouvelles non publiées, une dizaine environ.
Je vais les publier dans mon blog à raison d’une par semaine.
La publication se fera le vendredi, selon une tradition datant de 2004-2005 et qui avait l’air de plaire, à une époque où je publiais de très courtes nouvelles dans le forum français du BookCrossing.
Les nouvelles que je vais publier ici sont trop longues pour tenir dans un post de forum du BookCrossing, sans compter que la mise en page y est désastreuse. Ici, la mise en page peut être plaisante et bien lisible.
Cela ne durera que le temps d’épuiser mes inédits – une dizaine à ce jour – car je suis actuellement en train de travailler à fond sur autre chose que des nouvelles. Et il pourra y avoir des semaines sans nouvelle si les circonstances l’exigent.
En tous cas, ça commence aujourd’hui, juste en-dessous ;) .
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Son Père, ce Héros ...
Il y a des jours, comme ça, où l’on aurait mieux fait de rester au lit !
La journée avait pourtant bien commencé : à 10 heures, second entretien d’embauche dans une boîte qui loue des engins de chantier. Avec le Directeur des Relations Humaines cette fois.
Et à la fin il me demande quand je peux commencer ! Après plusieurs mois de chômage ? Tout de suite !
Je commence demain. Je sors tout content du rendez-vous.
En fait, c’est à ce moment que j’aurais dû rentrer chez moi, décrocher le téléphone et me mettre au lit pour ne plus bouger jusqu’au lendemain.
Oui mais voilà : l’émotion, moi, ça me creuse. Et d’être très content, c’est une grosse émotion.
Alors, avant même de téléphoner à Nadine pour lui annoncer la bonne nouvelle, je me précipite au coin vers un marchand de crêpes et de galettes de sarrasin et je prends la complète – jambon, œuf, fromage. Quand j’ai fini, je prends une crêpe de froment à la confiture d’abricot, pour faire glisser.
Et à la fin il me demande quand je peux commencer ! Après plusieurs mois de chômage ? Tout de suite !
Je commence demain. Je sors tout content du rendez-vous.
En fait, c’est à ce moment que j’aurais dû rentrer chez moi, décrocher le téléphone et me mettre au lit pour ne plus bouger jusqu’au lendemain.
Oui mais voilà : l’émotion, moi, ça me creuse. Et d’être très content, c’est une grosse émotion.
Alors, avant même de téléphoner à Nadine pour lui annoncer la bonne nouvelle, je me précipite au coin vers un marchand de crêpes et de galettes de sarrasin et je prends la complète – jambon, œuf, fromage. Quand j’ai fini, je prends une crêpe de froment à la confiture d’abricot, pour faire glisser.
Au fond, c’est juste après ça que j’aurais dû rentrer.
Je m’éloigne du kiosque à crêpes mais, au lieu de tourner à gauche vers le métro pour chez moi, je tourne à droite pour avaler un jus au troquet derrière le stand de crêpes.
Quelqu’un me bouscule en me dépassant rapidement. Je trébuche, et si maladroitement que, pour éviter de tomber, je jette ma crêpe à la confiture. Et le type qui m’a bousculé la prend sur le crâne et se met à hurler : la confiture brûlante coule sur son visage.
Et voilà que trois types armés courent vers moi ! Ils arrivent à mon niveau, me dépassent et alpaguent le gars qui m’avait bousculé.
Quelqu’un me bouscule en me dépassant rapidement. Je trébuche, et si maladroitement que, pour éviter de tomber, je jette ma crêpe à la confiture. Et le type qui m’a bousculé la prend sur le crâne et se met à hurler : la confiture brûlante coule sur son visage.
Et voilà que trois types armés courent vers moi ! Ils arrivent à mon niveau, me dépassent et alpaguent le gars qui m’avait bousculé.
Un des gars revient vers moi en rangeant son pistolet sous son blouson.
— Félicitations Monsieur, pour la rapidité de vos réflexes. Vous avez évité de vous faire très mal.
— Euh …
— Ne soyez pas modeste. D’autant que votre geste nous a permis d’arrêter Henri les Grandes Guiboles. Ça fait des mois …
C’est pas vrai ! Voilà que j’ai travaillé pour les keufs ! Moi ? Si Nadine apprend ça ! Nadine, c’est ma copine, et son père est en train de tirer 15 ans aux Baumettes pour hold-up ! Dire qu’elle hait les keufs, c’est insuffisant.
Là, il faut vraiment …. Trop tard !
— Monsieur ? Nous avons besoin de votre témoignage pour la brûlure au visage d’Henri. C’est un accident provoqué par Henri lui-même, qui vous a bousculé par derrière. Préférez-vous venir avec nous maintenant, ou qu’on prenne rendez-vous ?
— Rendez-vous ?
— Oui, on pourrait passer chez vous, ce soir par exemple.
— Ce soir … Nadine !
Le flic sourit.
— Nadine, c’est votre compagne ? Elle n’appréciera peut-être pas qu’on vous gâche votre soirée.
— Allons-y tout-de-suite, qu’on se débarrasse de ce truc.
C’est à ce moment que j’ai vu la camionette régie de FR3 !
* * *
— Qu’est-ce qu’il y a, mon Loulou ? Tu as l’air tendu. Tu as le trac pour ton nouvel emploi ?
— Euh … oui, c’est ça.
— Tiens, pendant que je prépare les bonnes choses qu’on a achetées ensemble, tu vas t’installer devant la télé.
— NON ! Pas la télé !
— Hein ?
— Le journal, c’est rien que des mensonges. Ils font rien que raconter n’importe quoi. … C’est vrai, tu sais ?
— Je sais, mon Loulou, mais je vais te mettre les infos de FR3 Paris. Là, c’est local : ils peuvent pas mentir autant.
La totale ! J’arrive à murmurer :
— Ne mets pas le son trop fort.
Pourvu qu’elle reste à la cuisine et fasse beaucoup de bruit.
Purée ! Je vais crever d’anxiété, sûr ! J’éteins la téloche et me précipite dans la cuisine.
— Finalement, je préfère rester avec toi que regarder ces trucs débiles.
— Tu as l’art de tourner les compliments, mon Loulou. Enfin, je crois que tu as voulu être gentil.
Je lui mets la main aux fesses pour la convaincre de ma sincérité.
* * *
Le dîner s’est bien passé, sans télé. Demain, tout cela sera oublié, chassé par d’autres nouvelles fraîches. Tiens, qui sonne à une heure pareille ?
— Bouge pas, mon Loulou. J’y vais.
Elle quitte la pièce, regarde dans le judas et ouvre la porte.
— Bonsoir. Vous êtes Nadine, je suppose.
MEEERDE ! La voix du flic malin de tout-à-l’heure, le Commissaire …
Ils entrent dans la pièce. Nadine sourit :
— Je vois que Jean-Loup vous a parlé de moi.
— Bonsoir, Monsieur Aumois. Comment va le héros du jour ?
— Vous l’appelez Monsieur ? Vous vous connaissez depuis longtemps ?
Du fond de mon tombeau, je tente un coup désespéré.
— Nous sommes en affaire ensemble, et on s’appelle Monsieur quand on est en affaire.
Le flic comprend qu’il y a un lézard. Il prouve qu’il est malin en se taisant. Je reprends du poil de la bête. Je fais les présentations :
— Monsieur Panisse, Nadine O’Shandel.
— Tout cela m’a l’air bien mystérieux.
— Nadine, c’est une affaire d’Hommes. Laisse nous un moment.
Elle quitte la pièce en me lançant un regard admiratif. Tu parles : elle se prend pour Nadine la Régulière parce que son père est en taule et que son bonhomme fait partie du Milieu.
— Prenez un siège, Monsieur Panisse.
— Avec plaisir, Monsieur Aumois.
Nadine sort et ferme la porte de la cuisine. Le commissaire commence à parler très bas.
— Et si vous pouviez éclairer ma lanterne …
— Facile. Son père est en taule pour un braquage qui a tourné vinaigre. Alors, en tant que fille de gangster, elle hait les flics.
— C’est curieux ce que vous me dites, Monsieur Aumois. Je ne vois pas … O’Shandel ? Je vérifierai.
— Bon. Pourquoi vous êtes venu me casser la baraque ?
— Henri les Grandes Guibolles n’avait jamais été pris en flag. En vingt ans, il avait été arrêté plusieurs fois sur présomptions indirectes, mais relâché faute de preuves acceptables devant la cour. Il avait pris ses habitudes, Henri.
— Et alors ?
— On le traçait depuis des mois, et on l’a pris en flag ce coup-ci. Quand un homme d’habitudes n’a plus ses repères, Monsieur Aumois, il est désorienté. Il essaie désespérément de trouver un nouveau mode opératoire.
— Et vous l’avez aidé à le trouver, ce nouveau mode opératoire ?
— C’est un plaisir de parler avec vous, Monsieur Aumois.
Nadine a ouvert la porte de la cuisine. Elle a entendu la dernière phrase. Elle est intimidée.
— Je pensais, Messieurs, peut-être aimeriez-vous boire quelque chose ?
Voilà que je suis un de « ces Messieurs » ! Nadine ?
La machoire m’en tombe. Le commissaire voit ma tronche et reste inexpressif, mais je pense qu’il se marre à l’intérieur. Quant à moi, je ne sais pas quoi dire pour avoir l’air d’un dur.
Mais le commissaire sait. Glacial, il se tourne vers elle, puis vers moi.
— Allez, ce n’est pas grave.
— J’ai compris. Ne te fâche pas, je m’en vais.
Le commissaire adoucit l’apparente dureté de la scène :
— Quand ceci sera conclu, on arrosera.
Nadine me regarde. Je ne dis rien. Elle se retire et ferme la porte. Je souffle :
— Vous avez fait du Théâtre, Commissaire ? Vous avez suivi une formation ?
— Je fais partie d’une troupe d’improvisateurs amateurs. Je n’y vais pas aussi souvent … mais j’adore ça. Et cela peut quelquefois servir dans ma profession, comme vous voyez.
— Je vois, oui. Donc, Henri les Grandes Guibolles ?
— … a décidé qu’il était trop vieux pour faire de la préventive puis se retrouver en maison d’arrêt.
— Comment ça ?
— On n’arrive plus à le faire taire. On doit se relayer toutes les deux heures pour l’interroger, tellement il nous fatigue. C’est devenu Henri la Grande Gueule. Dans les documents d’enquête, on l’appelle HGG. Pour pas se couper !
— Mais ça ne marchera pas ! L’arrestation a été filmée par FR3. Toutes ses relations …
— La camionnette FR3 ? Mais c’était notre camion centralisateur d’écoutes. Henri est un fou des portables. On avait des tas de camionnettes, de voitures, de motos et de piétons qui se relayaient pour le tracer.
— Purée, vous voulez dire … J’AI PASSÉ LA SOIRÉE À ME FAIRE DU MOURON !
— Doucement, Monsieur Aumois !
— Ouais ! J’avais peur que Nadine voie que j’avais aidé des flics, même sans le faire exprès. Elle m’aurait arraché les yeux !
— Je ne crois pas, Monsieur Aumois. Elle aurait simplement été très malheureuse. Visiblement elle tient à vous.
— Mais je ne veux pas qu’elle soit malheureuse !
— Tant mieux : j’étais venu vous demander de ne rien dire de ce que vous savez des évènements d’aujourd’hui. Alors je vous demande à vous de ne rien dire. À personne.
— Ah, sûr ! Vous pouvez compter sur moi ! Ah, là, sûr !
— Maintenant, on va refaire de l’impro, non ? Rappelez-vous, vous êtes un dur et vous êtes sur une affaire de haut niveau : le genre d’opération – on ne dit pas coup – où les partenaires – on ne dit pas complices – s’adressent l’un à l’autre en s’appelant Monsieur et en usant du nom de famille.
— Oui, Monsieur Panisse. … NADINE …
La porte de la cuisine s’ouvre.
— … que peux-tu offrir à deux partenaires qui sont parvenus à un accord satisfaisant ?
Nadine sourit, soulagée de voir que je ne lui en veux plus.
— Nous avons du Porto, du Whisky …
— Que prendrez-vous, Monsieur ?
— Un Whisky.
— Deux Whiskies, et ce que tu veux pour toi.
Elle apporte deux Whyskies puis se sert un Porto.
Nous buvons en silence. Nadine se tortille sur sa chaise. Monsieur Panisse veut se montrer gentil :
— Vous avez une question qui vous brûle la langue, non ?
— Oui, Monsieur Panisse. Je voudrais vous demander : pourquoi, quand vous êtes arrivé ce soir, vous avez dit « Bonsoir, Monsieur Aumois. Comment va le héros du jour ? »
Là, si j’interviens pas, on est mal. Panisse ne sait pas et peut gaffer. Je m’adresse à lui droit dans les yeux :
— Parce que je viens de trouver du travail.
— … et que nous ne pouvions pas commencer l’opération avant que Monsieur Aumois n’ait une couverture en béton.
Ce mec, quel improvisateur !
* * *
Deux jours après, au bureau, j’ai reçu un coup de fil du Commissaire Panisse. Ce qu’il m’a dit, j’en suis resté comme deux ronds de flan.
Nadine est une nymphomane … une kleptomane … enfin, elle invente des trucs … une mythomane, voilà, une mythomane !
Nadine est une nymphomane … une kleptomane … enfin, elle invente des trucs … une mythomane, voilà, une mythomane !
Son père, il s’est tiré quand elle avait 12 ans.
Mark Neagu – mark@loisirscreatifs.org
